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Bleu

                                 I.

 

Lorsque j’étais enfant, pur et blanc comme un ange,

Je faisais fort souvent ce rêve bien étrange

Que, sylphide et léger, je volais dans les airs,

Abandonnant au sol turpitude et misère.

 

Dans l’instant d’une nuit, quel doux ravissement,

Quel plaisir de pouvoir dompter le firmament,

D’être au dessus des lois physiques et charnelles,

Comme un geai, un bourdon ou une coccinelle.

 

Le temps fort et critique est bien de décoller ;

Je ne sais, jusque là, si je pourrai voler.

En fixant droit devant, je me concentre. Enfin,

Je m’apprête à partir pour les contrées sans fin.

 

Et voilà, j’ai bondi. Bras et jambes s’efforcent

D’aller chercher le ciel. L’ascension s’amorce.

Intense est cet effort. Si mes membres succombent,

C’est mon corps tout entier qui s’affaisse et qui tombe.

 

Je touche enfin ce ciel que je voulais rejoindre.

Je me sens très léger et mes efforts sont moindres.

Je nage dans les cieux comme on plane dans l’eau

Et je cherche à monter plus haut, toujours plus haut.

 

Insolite plaisir, intense et radical,

Les choses d’ici bas me plaisent verticales !

C’est ma chère maison que je voyais, du reste,

A ces instants sacrés des épopées célestes.

 

Toisant la profondeur, je prends de l’altitude,

En quête d’infini, de bleu, de plénitude.

Là, le silence est roi et seul le bleu m’entoure ;

Je suis au paradis dans ce vaste velours.

 

Toujours plus je m’élève, impavide grimpeur,

Vers l’auguste néant qui m’aspire. J’ai peur

De lui, soudainement, de ce troublant mystère,

J’ai peur de ne jamais redescendre sur terre.

 

Je plonge vivement, saoulé par la vitesse,

Esclave de mes sens enivrés de caresses.

De loopings en piqués, dans ce géant ravin,

Je rejoins, peu à peu, le plancher des bovins.

 

Mais mon sommeil s’écourte, à cet instant précis,

Interrompant mon songe et mon plaisir, aussi.

Je m’étais endormi dans les bras de la Terre ;

Je me réveille là, dans les jupons de l’Air.

 

Hélas, je ne suis plus pur et blanc comme un ange,

Je ne fais jamais plus ce rêve bien étrange.

Mais nuits sont désormais bien mornes, bien austères.

Suis-je devenu lourd ? Serais-je terre à terre ?

                                     II.
 

Il est là, monstrueux, de béton, de mortier,

Ce pompeux carrefour du monde tout entier.

Moderniste, hideux, il est beau, il est fort ;

C’est un vaste perchoir ; c’est un aéroport.

 

Sur la piste d’asphalte, un oiseau de métal

Patiente, serein, comme un aigle royal.

L’aéronef, figé sur le sol, immobile,

Attend pour s’envoler comme un aigle docile.

 

Hautain, impérial, il avance tout droit,

Tout puissant souverain aux allures de roi.

Imperceptiblement, la cadence accélère ;

Il suffoque ici bas ; l’oiseau doit manquer d’air.

 

Vivement élancé, au zénith de sa force,

Il dresse alors son nez ainsi qu’on bombe un torse,

Regardant, dédaigneux, l’orbe démentiel,

Avant de s’envoler aux confins du bleu ciel.

 

Dans un strident fracas, les quatre réacteurs

Hurlent en vomissant les flammes des moteurs,

Sur l’ignoble goudron, dans l’air mort et vicié.

Un éclair a relui sur les ailes d’acier.

 

Il domine et conquiert la déserte mollesse.

Ne cessant de monter, il se cambre ,il se dresse,

Laissant derrière lui un singulier sillage.

Le voilà maintenant qui crève les nuages.

 

D’un coup d’ailes facile, il a touché les cieux.

Là, l’oiseau évolue, svelte et silencieux.

A travers un hublot, le bleu, dans son empire,

S’étend à l’infini, ce bleu auquel j’aspire.

 
                                      III.
 

Toi qui as ces joyaux, ô femme aux bleus spinelles,

Tu es ma préférée ! Je vois dans tes prunelles

Ce hublot transparent qui laissait apparaître

Le bleu dans son empire, ô, divines fenêtres !

 

Tes yeux clairs azurés m’obsèdent, me fascinent,

Ton regard infini où le ciel se dessine

M’attire vers son fond turquoise, magnétique,

Mais j’ai, de ce regard, une peur psychotique.

 

Dans tes yeux, c’est le bleu de ce songe bizarre

Que je voyais jadis, incroyable hasard,

Limpide, immaculé, sublime ! C’est le même

Qui m’attirait vers lui : voilà pourquoi je t’aime.

 

Tes yeux sont une fente où le jour vient à naître

Ouverte sur l’Eden qu’il me semble connaître.

Ils sont un coin de ciel, de cristal et de rêve,

Impossibles d’accès même si on les crève.

 

Toi qui as deux écrins où le saphir reluit,

Tu es un séraphin qui emporte avec lui

Deux fragments de ciel bleu sculptés, deux rondes billes,

Ornées d’un noir poinçon en guise de pupille.

 

Perdues, la pureté et la blancheur de l’ange !

Je ne volerai plus dans les célestes franges,

Mais je prends dans tes yeux la couleur qui m’inspire,

Perdu à tout jamais, ce bleu auquel j’aspire.

 

Rémy

 

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